L’équitation en licol…

Par Julia Quentric, Enseignante d’équitation

Brevet fédéral d’équitation éthologique

En cette rentrée 2016, j’entame ma 3ème année au sein des Ecuries du Menhir, et l’envie m’est venue de faire un point sur l’un des piliers de mon enseignement auprès de mes cavaliers aussi bien que de mes chevaux : l’équitation en licol.

Ma petite dizaine d’années d’expérience me permet déjà de dégager une tendance forte sur le ressenti des cavaliers après les séances en licol :

  • Un engouement sans faille pour les cavaliers débutants ou de petits niveaux qui découvrent cet outil en même temps que les chevaux et apprécient le calme et la disponibilité de la cavalerie
  • Une attirance mêlée de doutes et de remise en question pour les cavaliers plus confirmés, qui, je cite « perdent leurs repères » ou estiment « avoir perdu du temps » et « pris de mauvaises habitudes » en démarrant leur pratique en filet
  • Un certain scepticisme, voire parfois du dédain d’une partie de la profession et « hommes de chevaux » qui perçoivent la chose comme du folklore et une mode lancée par quelques inconscients, parce que « pour maîtriser la bête, on est mieux avec un mors ».

 

Quelques petits points à éclaircir avant de me lancer

Je ne rentre pas dans le débat du « avec-ou-sans-mors », là n’est pas mon propos. Parce que filets, side-pulls ou autres bitless ont le point commun d’exiger des rênes tendues (avec un contact léger oui-oui), là où le licol se pratique rênes longues. La différence technique se situe à ce niveau-là, et je vais m’en expliquer plus loin.

J’ai également volontairement gommé le mot « éthologique » qui se situe souvent juste après le mot « licol », afin de ne pas braquer les partisans d’une « équitation classique » telle qu’enseignée « avant, parce que avant c’était bien mieux ». Pour rappel, l’équitation éthologique est une façon d’éduquer son cheval en recherchant la coopération plutôt que le rapport de force en respectant sa nature profonde, afin de lui inculquer les choses de manière durable et dans la décontraction musculaire. Il ne s’agit en aucun cas de tours de cirque, d’équitation à cru et en maillot de bain ou autre fantaisie : je pratique l’équitation classique (habillée ;), respecte les préceptes des Grands Maîtres et monte régulièrement en filet (et oui). Monsieur de la Guérinière, fondateur de la doctrine française, annonçait l’«éthologie équestre» dès le XVIIIe siècle : « La connaissance du naturel d’un cheval est un des premiers fondements de l’art de le monter, et tout homme de cheval en doit faire sa principale étude. » L’apport de l’équitation éthologique dans la gestion de ma cavalerie et dans mon enseignement me permet de disposer d’une cavalerie éduquée et disponible, en bonne santé physique, et de placer l’apprentissage du cheval au premier plan de la technique équestre.

Enfin monter en licol est un gage de sécurité si certaines conditions sont remplies : un moniteur compétent sur cette technique, des contenus de séances adaptés (avec un moniteur compétent normalement, cela va sans dire, mais bon…), une aire d’évolution en phase avec le niveau des cavaliers (voir parenthèse précédente…) et une cavalerie éduquée. Dans ce contexte je suis formelle, monter en licol n’expose pas les cavaliers à des tours de carrière lancés à pleine vitesse avec un cheval à l’envers. Je dirais même jamais.

 

POURQUOI monter en licol ?

Parce que l’équitation est avant tout une histoire d’équilibre : équilibre du cavalier posé sur un cheval en mouvement, avec des déplacements longitudinaux et latéraux parfois difficiles à anticiper / équilibre du cheval, portant un cavalier décentré, mobile et plus ou moins solide, capable lui aussi de mouvements imprévisibles !

L’équitation en licol permet de mettre en exergue le besoin d’équilibre du cavalier : rênes longues, il est impossible de se tenir avec ses mains, même de manière infime, on est obligé de développer la souplesse du bassin, de se recentrer au-dessus de ses pieds, de développer son assiette et de porter son regard au loin. Les rênes fixées sous le menton du cheval à une boucle lâche et souple ne permettent aucune triche, on ne peut pas se tenir. La position juste est une question de survie, pas seulement pour échapper aux hurlements du moniteur (« BAISSE TES TALONS, POUR LA 20e FOOOOOOIS ») mais tout simplement pour rester à cheval. Et cela a un effet miroir sur le cheval : sans aucun appui de cette béquille qu’est trop souvent la main, il va rechercher son équilibre sur ses 4 pieds et apprendre à gérer le poids supplémentaire du cavalier dans la décontraction. [Petit aparté : lorsque j’ai intégré ma structure actuelle mes chevaux de club ont commencé à être monté en licol après au minimum 10 ans de bons et loyaux services en filet, et les changements observés par moi-même aussi bien que par les cavaliers ont été instantanés et bluffants  sur le plan du comportement (calmes, sereins, à l’écoute) comme de la locomotion (chevaux déliés, réguliers, cadencés naturellement)]

Autre atout de taille, le principe d’éducation du cheval en licol est extrêmement simple : une action du cavalier = une réponse du cheval, une bonne réponse du cheval = la disparition de l’action du cavalier. Principe de base de l’équitation dite classique, c’est la descente des aides. En équitation éthologique, on parle de pression pour l’action du cavalier (mais c’est tout pareil 😉 Là où le licol prend tout son sens c’est que la descente des aides va jusqu’à la disparition totale du contact, ultime récompense pour le cheval qui voit alors sa bonne réponse comme la solution évidente pour « avoir la paix » (ce qui, malgré son envie de contact et de connexion, est quand même l’un des buts fondamentaux de la vie d’un cheval). Si en filet les rênes doivent rester plus ou moins tendues (souples dans l’idéal) pour éviter les coups involontaires dans la bouche à chaque reprise du contact, en licol il n’y a pas ce problème, quand on reprend les rênes c’est indolore : c’est blanc ou noir, oui ou non, d’accord ou pas d’accord… Tellement simple à comprendre pour le cheval comme pour le cavalier ! La clarté du discours du moniteur au cavalier se transmet alors avec la même clarté du cavalier au cheval… Et pour un moniteur c’est le bonheur !

Les bénéfices pour le cavalier sont multiples : libéré de la complexité du rapport avec la bouche, il va développer son équilibre on l’a dit, mais aussi l’usage de ses jambes pour l’impulsion ET la direction, et celui, trop souvent bâclé durant les premières années de pratique, du bassin, cette aide formidable de finesse dans la communication avec son cheval. Sans problème d’équilibre, le bassin va pouvoir se positionner correctement en fonction de la demande du cavalier, en amont des mains et des jambes, qui ne seront plus là que pour renforcer la demande en cas de besoin. La position précède l’action (ce n’est pas moi, c’est François Baucher qui l’a dit), la position du cavalier avant celle du cheval. Nous y sommes ! Le plaisir de déclencher une transition au trot avec l’unique action du bassin ou de déplacer les hanches de son cheval avec son poids du corps sont alors à la portée de tous dès le plus petit niveau, et avec tous les chevaux…

D’autres grands principes de l’équitation sont aisés à mettre en place sur des séances en licol : « Jambes sans main, main sans jambes » (Baucher toujours, bah oui il est très fort), on ne doit pas compenser une action de jambe mal dosée avec la main (et inversement). Les rênes longues vont permettre au cavalier de se rendre compte par lui-même de la justesse de ses actions et de se corriger. Nuno Oliveira nous recommande de « demander souvent, se contenter de peu, récompenser beaucoup », en licol les cavaliers prennent conscience de la nécessité de ce principe.

Les chevaux tirent également bénéfice de ces séances et apprennent ou ré-apprennent les règles du jeu de l’équitation, qu’ils appliquent ensuite en filet sans difficulté. La dégradation physique et mentale des chevaux d’instruction n’est pas une fatalité. Les chevaux de club sont montés le plus fréquemment par des personnes n’ayant pas beaucoup d’expérience. Et parce qu’un cheval avec équitation intégrée n’existe pas, et parce qu’ils sont capables d’apprendre et de désapprendre à tout âge, il est indispensable de prendre le temps de leur expliquer les choses le plus simplement et le plus efficacement possible, quelque soit le niveau du cavalier. La capacité de mémorisation du cheval est exceptionnelle, utilisons-la pour leur bien au lieu de la subir.

 

La mise en place de l’équitation en licol aux Ecuries du Menhir

Les cavaliers qui débutent à cheval ou à poney passent la totalité de leur première année en licol. Outre la préservation de la bouche de ma cavalerie, cela leur permet de démarrer avec des bases justes au niveau de leur équilibre, de leur position. Cela leur permet également de décrypter au mieux les méthodes d’apprentissage du cheval, ce qui leur donnera, quelque soit la discipline qu’ils choisiront de pousser plus avant, l’âme du véritable « homme de cheval » (au sens large, l’immense majorité de mes cavaliers étant bien entendu… des cavalières !).

Une fois leur équilibre construit, les cavaliers montent régulièrement en licol dans toutes les disciplines (dressage, obstacle, Trec, extérieur). Associé au travail à pied, le travail en licol est un exercice qui s’inscrit dans la progression des cavaliers. Cela leur permet de prendre de nouvelles sensations, passer certains caps, aborder un mouvement autrement… Lorsqu’ils montent en filet ils ont alors la notion de légèreté, de discontinuité et de cession des aides, et une assiette suffisamment solide pour repousser leurs limites sans peur de la chute.

 

Le but de ce texte n’est pas de rallier à tout prix à ma cause mais de mieux me faire comprendre, dans un souci d’ouverture d’esprit et de volonté de faire bien, de faire mieux, pour les cavaliers, pour le sport, pour les chevaux et pour cette relation insensée qu’ils nous autorisent à entretenir avec eux malgré nos erreurs et nos maladresses…

Michel Henriquet, s’il ne montait pas en licol, cherchait à rendre le plus abordable et le plus clair possible un ensemble de concepts et de moyens d’exécution où la finesse d’exécution prévalait sur la technique pure. Je lui laisse le mot de la fin :

« La passion équestre est cette impulsion spirituelle sans laquelle on ne franchira aucune des passes parfois désespérantes de difficultés, qui attendent l’écuyer toute son existence. Cet enthousiasme mêlé aux moments de doute témoigne de la découverte d’une partie inconnue de nous même et permet la mise à l’épreuve de réflexes et de moyens que nous mettons rarement en jeu dans la vie ordinaire. »